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Peut-on prédire les blessures en course à pied ?

Dans le film Minority Report ou Rapport minoritaire au Québec, Steven Spielberg place le spectateur dans un futur proche où des mutants peuvent prédire des crimes à l’avance. Les criminels sont arrêtés avant même que le crime ne puisse avoir lieu, ce qui réduit le taux de criminalité à zéro !

Ce fantasme de prédiction existe depuis toujours et la course à pied n’échappe pas à la règle. Plusieurs équipes de chercheurs, aux quatre coins du monde, ont déjà tenté de déterminer les facteurs prédictifs de blessure en course à pied. Avec peu de succès jusqu’ici.   

 

 

 

 

 

Une étude très récente s’est penchée sur cette question de recherche. Publiée dans le prestigieux American Journal of Sport Medicine, cette étude prospective visait à déterminer les facteurs de risque de blessures chez des coureurs récréatifs suivis sur une période de deux ans.

 

Pour pouvoir participer à l’étude, les coureurs devaient avoir entre 18 et 60 ans, courir au moins 5 miles par semaine et ne pas être blessés depuis au moins six mois. Les chercheurs, une équipe américaine, évaluaient de très nombreux facteurs pouvant potentiellement influencer l’apparition de blessures chez les coureurs. Lors de la 2e et 4e semaine, ils déterminaient les paramètres suivants : poids, taille, sexe, type de chaussures, antécédents de blessure, prise de médicaments, volume d'entraînement, expérience en course à pied, souplesse des ischio-jambiers et du quadriceps, amplitude en flexion dorsale de la cheville, angle Q, hauteur de l'arche plantaire, force des abducteurs de hanche, du quadriceps, des ischio-jambiers, des fléchisseurs dorsaux et plantaires de la cheville. Et ce n’est pas fini, les coureurs étaient invités à remplir des questionnaires psychosociaux évaluant l’anxiété, le niveau de douleur, la satisfaction de vie  et l’état de santé. Leur technique de course était également analysée à l’aide d’un système d’analyse du mouvement en trois dimensions.  Enfin, les auteurs évaluaient le niveau de rigidité du genou lors du début de la phase d’appui. La rigidité du genou était définie par le rapport entre la force développée par le quadriceps lorsque le pied prenait contact avec le sol et l’angle de flexion du genou lors de cette même phase. Un genou rigide se caractérisait donc par une force excentrique importante du quadriceps couplée à une faible flexion du genou lorsque le coureur atterrissait sur le sol.

 

Au final, 300 coureurs étaient enrôlés dans l’étude, parmi lesquels 252 ont pu être suivis sur une période de deux ans. Ils étaient régulièrement contactés par les auteurs afin de déterminer s’ils s’étaient blessés dans les semaines précédentes. 

 

 

Qu’ont découvert les auteurs dans cette étude ?

 

Déjà que la majorité (66 %) des coureurs ont subi une blessure durant ces deux années. Le fait d’être une femme était un facteur prédictif de blessure puisque seulement 27 % des femmes n’ont pas été blessées contre 38 % des hommes. Parmi tous les autres paramètres évalués, l’immense majorité n’était pas prédictive de blessures. Les seuls facteurs prédictifs de blessures étaient un grand nombre de pensées négatives chez le coureur (questionnaire SF12) ainsi qu’une rigidité du genou importante. En comparant tous les paramètres entre eux, une grande rigidité du genou augmentait de 18 % le risque d’avoir une blessure. Il ressortait également que le volume d’entrainement hebdomadaire devait être associé au niveau de stress ressenti par les coureurs. Les coureurs qui se blessaient moins avaient soit un nombre de kilomètres moins élevés que les coureurs blessés, soit un niveau de stress moins importants.    

 

 

 

 

 

Que pouvons-nous retenir ?

 

Cette étude confirme ce que nous enseignons depuis longtemps à La Clinique Du Coureur et ce que d’autres études ont déjà rapporté, la biomécanique n’est probablement pas un facteur de risque de blessure. Les coureurs avec un valgus plus ou moins prononcé, une adduction de hanche plus grande, un déficit de force, un manque de souplesse, un angle Q important, un pied plus ou moins creux, etc., ne se blessent pas plus que les autres coureurs. Les facteurs psychologiques devraient être davantage considérés dans le suivi des coureurs, car ils semblent influencer le risque de blessures. En ce qui concerne la rigidité du genou, les auteurs suggèrent d’inviter les coureurs à réduire leur longueur de foulées afin de limiter celle-ci, par exemple en augmentant la cadence.

Par contre, certaines faiblesses de l’étude ne permettent pas de déterminer l’influence de plusieurs autres facteurs de risques potentiels. Par exemple, les auteurs ne précisaient pas clairement les critères définissant les chaussures dites « minimalistes » ou « maximalistes » portées par les coureurs. Difficile dès lors de déterminer l’influence réelle du type de chaussures sur le risque de subir une blessure en course à pied. De plus, si le volume hebdomadaire de course à pied était calculé, les modifications du kilométrage n’étaient pas calculées. Or, on sait que les changements de kilomètres entre plusieurs semaines posent parfois davantage de problèmes que le nombre de kilomètres en tant que tel. La cadence, les changements de chaussures, etc. n’étaient pas non plus évalués par les auteurs.

 

En conclusion, il s’agit d’une étude intéressante et d’assez bonne qualité qui souligne l’influence de certains facteurs sur le risque de développer une blessure en course à pied. Mais la route reste encore longue avant de pouvoir réellement prédire et prévenir les blessures de nos coureurs. Peut-être devrions-nous proposer à Steven Spielberg de se pencher sur la question ?

 

Référence de l’article : Messier SP, Martin DF, Mihalko SL et al. A 2-Year Prospective Cohort Study of Overuse Running Injuries: The Runners and Injury Longitudinal Study (TRAILS). Am J Sports Med. 2018 ; 1:363546518773755. doi: 10.1177/0363546518773755.

Joachim Van Cant