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Les antipronateurs, ça fonctionne?

Une étude de très bonne qualité méthodologique vient tout juste d’être publiée dans le British Journal of Sport Medicine. Elle a analysé le risque de blessures de 372 coureurs récréatifs (moyenne de 2 x 9km/sem, à 6’/km), durant 6 mois. Les coureurs étaient randomisés à un groupe de chaussures neutres ou à un groupe de chaussures avec antipronateurs. Cette étude conclut que le risque de se blesser est moindre si des personnes avec des pieds plats/pronateurs sont chaussés de chaussures ‘antipronateurs’ traditionnelles maximalistes plutôt que neutres traditionnelles maximalistes.

 

 

 

 

 

Avant que les détaillants s’emballent en disant « je le savais ! », pour justifier ce qu’ils prescrivent depuis 25 ans, voici une critique de ces résultats.

 

Ce que l’on savait sur le sujet

  • La science jusqu’à récemment, exposait que les systèmes de contrôle de la pronation intégrée dans la chaussure n’étaient pas efficaces à réduire l’incidence des blessures. (2014-Knapik, 2011-Ryan)
  • Nous ne savons pas si les antipronateurs sont vraiment efficaces et il est probable que ça ne réduise pas la pronation normale de l’individu (sans chaussures)… mais qu’une chaussure molle pourrait augmenter cette pronation (analyse critique de 2011-Cheung)
  • Il n’est pas clair si les mesures statiques (dont le foot posture index - FPI) sont prédictives de la dynamique du pied (Un pied plat ne fait pas nécessairement plus de pronation) (2015-Langley)
  • Les mesures statiques du pied (dont le foot posture index - FPI) ne sont pas associées aux pathologies de l’appareil locomoteur (2013-Nielsen, critique de 2014-Neal)

 

Les points qui réduisent notre confiance aux résultats

  • 3 auteurs de l’étude travaillent pour le manufacturier qui a commandé et subventionné l’étude. Ce manufacturier avait-il un droit de regard sur les résultats ? Pouvait-il décider de publier ou pas les résultats en fonction de ce qu’il trouvait?
  • Comment se fait-il que l’hypothèse de base des chercheurs était que les chaussures avec antipronateurs réduiraient les blessures (idem à ce qu’ils ont trouvé) quand l’ensemble de la littérature ne supportait pas cette hypothèse?
  • Est-ce que les résultats de cette étude intégrés dans la méta-analyse de 2014- Knapik changeraient les conclusions de cette dernière (contenant déjà 7203 sujets) qui mentionne que les antipronateurs ne réduisent pas l’incidence des blessures ? (Une méta-analyse est un regroupement de l’ensemble des études sur un sujet)
  • Le pourcentage de non blessés était identique dans les 2 groupes… on aurait pu conclure alors que les chaussures neutres ont autant de chance de vous garder en santé que celles avec antipronateurs.  :)

 

 

Pour les cliniciens

  • Une semelle intercalaire médiane plus ferme (que de 15%) a-t-elle réellement une influence si grande sur les blessures… qui expliquerait près de 50% de la cause de toutes les blessures de cette cohorte ?
  • Si l’on considère hypothétiquement les résultats de cette étude comme étant le reflet de la réalité, les densités de semelle intercalaire augmentées en interne de la chaussure pourraient réduire l’extra-pronation promue par la mollesse de la chaussure et ainsi avoir un intérêt pour : 1. les habitués aux grosses chaussures absorbantes ; 2. qui ont un pied ‘pronateur’ ; 3. qui ne veulent pas changer pour des chaussures plus fermes et plus minimalistes; 4. et qui sont vulnérables à certaines blessures. Bref, même en considérant cette étude comme la référence sur la question et en oubliant les 4 autres publiées sur le sujet… cette étude ne changerait pas les recommandations de La Clinique Du Coureur.

 

 

Pour les scientifiques

  • Le RCT n’a pas été enregistré en amont (modification possible de la méthodologie et des variables retenues après collection des données)… normalement un journal de la qualité de BJSM exige l’enregistrement.
  • Le pourcentage d’attrition des sujets était très important… et beaucoup plus grand (et statistiquement significatif) dans la catégorie ‘antipronateur’ (31%) versus ‘neutre’ (18%). Les causes d’attrition n’ont pas été détaillées mais l’inconfort de la chaussure et les douleurs associées en font partie (échange avec les auteurs). Cet élément pourrait grandement influencer les résultats, et aucune mention n’apparaît dans la discussion!

 

Les craintes

Est-ce que les détaillants et équipementiers qui entretiennent le paradigme du contrôle de la pronation, contre toute science, depuis 25 ans, vont cette fois-ci sauter sur cette étude pour justifier et perpétuer leurs pratiques aberrantes?

Blaise Dubois et Jean-François Esculier

Experts en prévention et traitement des blessures chez le coureur