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La dureté du mental, entre l’impitoyable asphalte et le cocktail hormonal

Ce chien qui aboie à plein poumons dans la nuit silencieuse semble mu par la même anxiété incontrôlable que moi. 2 h 30. Déjà une heure que mon esprit vagabonde et me prive du sommeil réparateur dont j’ai tant besoin. Quelle heure est-il à Montréal? 19 h 30. Pourquoi diable suis-je réveillé? Qu’est-ce que je suis venu faire ici, sans ma famille? Où est passée ma vie? Je ne suis pas à ma place, ici. À quoi ça rime, ces angoisses existentielles? Pourquoi est-ce que je me laisse emporter comme ça par la nervosité, rongé par le doute? Ce n’est qu’une vulgaire course à pied. Les Championnats du monde de 50 kilomètres sur route de l’International Association of Ultrarunners, certes, mais juste une course quand même.

 

 

Tout vient à point à qui sait attendre

 

Tout avait pourtant si bien commencé. Sitôt arrivé à l’aéroport de Bucarest, accueilli par les sympathiques bénévoles du comité organisateur, j’ai eu le plaisir de faire la connaissance des athlètes de l’équipe de l’Afrique du Sud, qui débarquaient tout juste de leur vol de Johannesburg, avec escale en pleine nuit à Istanbul. Plus aimables et sympathiques les un•e•s que les autres malgré la fatigue, ils m’ont immédiatement traité comme l’un des leurs. À plus de 7 000 kilomètres de la maison, j’ai tout de suite eu l’impression d’être accueilli au sein d’une nouvelle famille. Cette semaine dans la bulle fantastique de l’ultramarathon s’annonçait riche en émotions.

Après plus de quatre heures à faire plus ample connaissance avec les champion•ne•s sud-africain•e•s dans le minibus qui nous acheminait vers le village des athlètes, haut perché dans les Carpates, je leur ai demandé s’ils prévoyaient sortir courir un peu durant l’après-midi pour se dégourdir les jambes. Si vous aviez vu ma tête quand ils m’ont proposé de les accompagner pour leur petite trotte de décrassage! Le blanc-bec avec Kipchoge! Je n’ai pas pu résister à la tentation d’immortaliser ce moment d’anthologie de ma courte carrière de coureur.

 

Mister Ice Cream et les légendes

 

Quand tu te demandes déjà plusieurs fois par heure par quel curieux détour de la vie tu peux bien t’être retrouvé à représenter ton pays à des championnats du monde, te faire proposer d’aller courir avec David Gatebe et Charles Tjiane par-dessus le marché suffit pour te convaincre que rien ne sera normal durant les prochains jours. Pour le petit coureur utilitaire ascendant marathonien médiocre que je suis, passer quatre jours loin de ma blonde et de ma fille dans un hôtel alpin roumain à me faire traiter en égal par des légendes du Comrades dépasse l’entendement. Et ce n’était pas vraiment pas la seule chose qui clochait.

Habitué à gérer mon triple horaire de travail, d’entraînement et de temps en famille comme un gigantesque jeu de Tetris effréné, je n’étais vraiment pas préparé à me retrouver avec autant de temps libre et aussi peu d’occupations pour le meubler. Trois années passées à considérer trente minutes de temps libre éveillé, avant le lever du soleil ou après son coucher, comme une parfaite fenêtre pour aller courir mes six premiers ou derniers kilomètres de la journée ont complètement annihilé ma capacité à ne rien faire sans perdre la carte.

Réveil, déjeuner, jog, piscine, sauna, douche, repos. Dîner, piscine, sauna, douche, sieste. Souper, marche pour digérer, repos jusqu’à ce qu’il soit l’heure de se coucher. Et le lendemain, répéter. Pas de couches à changer, de repas à cuisiner, de vaisselle à laver, de document à rédiger, de rencontre à préparer. No famille and no travail make Oli something something.

Ç’aurait pourtant dû être le paradis – non? Alors pourquoi est-ce que j’avais juste hâte au dimanche matin, pour enfin aller me mesurer aux meilleurs de la planète dans les rues de Brașov? Le cocktail hormonal de l’affûtage, du décalage horaire, du mal du pays et de l’ennui avait un goût amer. Chassez le naturel… alors c’est moi qui suis parti au galop.

Le vendredi matin, je suis descendu en ville avec mes coéquipiers Sanjay, Catherine et Calum pour faire une petite reconnaissance de parcours sur la boucle de neuf kilomètres que nous allions devoir faire cinq fois le dimanche.

 

Team Canada fait connaissance

 

Mais après la sieste, pour tuer le temps avant le souper, pendant que tout le monde paressait sur Netflix, j’ai décidé de grimper tranquillement jusqu’au sommet du Vârful Postăvarul (1 799 m), qui surplombait notre hôtel. Rien de mieux qu’une randonnée d’une heure dans le silence alpin pour faire taire les démons intérieurs. Et la vue du sommet valait amplement l’ascension de 823 m à faucher les herbes folles des pistes de ski désertes.

 

 

 

Ça vit d’air pur et d’eau fraîche

 

C’est le samedi qu’est arrivé le choc des titans entre l’indécrottable hyperactif et l’oisiveté forcée. Après une nuit sur la corde à linge à me demander ce que j’avais bien pu vouloir venir chercher, à me maudire de gâcher ma nuit la plus importante de l’année parce que j’avais vraisemblablement besoin de me chercher, j’ai fini par me réveiller à 11 h 30, désorienté et désemparé comme un junkie en sevrage imposé. Une chance que toutes les délégations étaient attendues au centre-ville en fin d’après-midi pour la cérémonie d’ouverture des championnats, parce que je n’aurais pas survécu à une autre journée à errer. Force était de constater que la vie d’athlète professionnel s’accompagne d’un rythme lent et d’un impératif de patience et de calme auxquels je ne suis congénitalement pas fait pour m’habituer.

 

Le clou du spectacle

 

Quand le dimanche matin fatidique fut enfin venu, je me suis détendu dans l’autobus qui nous mena au départ en me disant qu’à quelque chose, malheur était bon: j’étais déjà passé par toute la gamme des émotions au cours des quatre jours précédents, alors je n’aurais probablement pas besoin de revivre tout ce tumultueux trajet pendant la course, comme c’est habituellement le cas pendant un ultra. Par surcroît, une course de 50 kilomètres sur route, ce n’est qu’un marathon qui fait mal pendant 7,8 kilomètres de plus, non? Pas tout à fait.

Premier constat déroutant: il règnait là une atmosphère bon enfant qui ressemblait bien davantage à celle du MRSQ qu’à celle du marathon de Boston. Il y avait au total quatre toilettes chimiques pour 94 hommes et 75 femmes, et il n’y avait même pas de file! À cinq minutes du départ, les Autrichiennes faisaient leurs étirements balistiques avec une Irlandaise, les Argentins rigolaient avec l’Uruguayien, les Canadiens échangeaient des encouragements avec les Sud-Africains. On aurait dit l’ONU, l’harmonie et la paix en plus. Il était même permis – que dis-je, encouragé – d’enlever ses chaussures, une fois la course terminée, pour aller faire quelques pas de danse célébratoire au son des tambours, sous l’œil amusé des spectateurs.

Deuxième constat, celui-ci plutôt agréable: j’avais les jambes fraîches comme jamais auparavant, et je ne me sentais ni nerveux ni trop confiant. J’avais fait mes devoirs avec assiduité et discipline depuis janvier, je connaissais mon plan de match par cœur pour l’avoir mille fois révisé dans ma tête depuis le début de l’été, et je me réjouissais d’emblée de pouvoir courir sans pression car je savais que les premiers allaient finir avant même que j’aie envie que ce soit terminé.

Troisième constat, celui-ci bien inattendu: ça m’a fait quelque chose d’être sur cette ligne de départ vêtu de la camisole officielle du Canada. Moi qui suis allergique aux hymnes nationaux et aux excès de patriotisme, je me suis découvert avec étonnement une forme de fierté et quelque chose comme un sentiment de devoir faire honneur aux couleurs que j’avais la chance de porter. Tout le long du parcours, d’ailleurs, les Roumain•e•s qui nous regardaient aller ne rataient jamais une occasion de me le confirmer, s’écriant systématiquement «Go Canada!» sur mon passage. Peut-être que mon traditionnel sourire les incitait à ces manifestations de solidarité, mais nous profitons sans l’ombre d’un doute d’une réputation fort enviable à l’étranger, et il me faisait grand plaisir de le constater.

 

Les quadriceps ne sont pas reliés aux zygomatiques

 

Revivre ce périple deux semaines plus tard pour rédiger ce billet m’aide à prendre le recul nécessaire par rapport aux événements. Oui, j’ai été forcé de ralentir après trente-deux kilomètres parce que mes quadriceps hurlaient qu’ils n’en pouvaient plus de cet impitoyable asphalte qui les martyrisait à chaque foulée, mais si j’ai trouvé la force de réaccélérer pour les quatre derniers kilomètres, ce devait être parce que ça se passait davantage entre les deux oreilles qu’entre les genoux et la hanche. Oui, j’ai pris plus de temps pour compléter l’épreuve que je l’aurais souhaité, mais j’y ai retranché près de neuf minutes à mon record personnel tout en acquerrant une expérience cruciale que je saurai mettre à profit quand j’aurai le bonheur et l’honneur de participer aux prochaines éditions de ces championnats.

Et surtout, oui, la «dureté du mental» est une composante vitale à entraîner pour performer, mais je suis de plus en plus convaincu que ce qui la met le plus rudement à l’épreuve, ce n’est pas tant cet impitoyable asphalte que tout le cocktail hormonal qui y mène. Mulțumesc!

 

Le parachute unifolié qui fait sprinter