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Docteur! L’orthèse plantaire n’a pas guéri mon pied plat

Plusieurs patients ont une vision négative des pieds plats et vous consultent afin de corriger ce problème. Ils croient même que le pied plat explique la blessure pour laquelle ils vous consultent! Qu’en est-il réellement? Plus précisément, savez-vous à quel moment le pied devient plat et qu’est-ce qu’un pied plat ? L’expression est utilisée si couramment qu’on en oublie sa définition même ! Est-ce que l’orthèse plantaire peut venir corriger ce « problème » ? Avez-vous eu des patients ayant un pied plat, que l’orthèse plantaire remontait leur arche plantaire et que leur symptôme disparaissait ? Drôle de coïncidence non ? Malgré tout, ce n’est pas parce qu’il y a une corrélation qu’il y a nécessairement une relation de cause à effet ! Saviez-vous que le nombre de divorces dans l’état du Maine était fortement corrélé à la consommation de margarine aux États-Unis ? Je vous entends déjà me dire : « quel est le lien ? » L’argument est précisément qu’il n’y en a pas, mais qu’il y a une corrélation. Pourquoi serait ce différent pour l’orthèse plantaire et le pied plat même si à première vue, il semble y avoir un lien direct ? En effet, l’orthèse plantaire n’exerce probablement pas son effet thérapeutique par des changements cinématiques (mouvements), mais plutôt par des changements cinétiques (forces). Donc très peu de liens existent entre le changement de la forme de l’arche plantaire (cinématique) et l’effet thérapeutique ! 

 

 

J’espère ne rien vous apprendre lorsque j’écris que le pied plat ou la pronation n’est pas la cause des blessures musculo-squelettiques chez le coureur et chez la population en général. En fait, plusieurs études de haute qualité sont assez claires sur ce sujet [1-6]. Même le chercheur de renom, Benno Nigg, PhD, qui a aidé des compagnies à développer des chaussures limitant la pronation et le pied plat dans les années 1990 et 2000 mentionne dans son plus récent article, que la pronation est un facteur risque minimal de développer des blessures à la course [4].

 

J’espère cependant vous en apprendre un peu plus lorsque j’écris qu’actuellement on ne sait pas vraiment ce qu’est un pied plat. En fait, il est très difficile présentement de décrire à quel moment le pied devient plat. Il est plutôt contradictoire d’utiliser cette appellation aussi couramment avec nos patients, mais de ne pas être en mesure de définir le pied plat avec précision [7, 8]. Prenons l’indice de posture du pied (FPI-6)  par exemple, souvent utilisé dans les études pour quantifier le type pied[9]. Il s’agit d’un formulaire à remplir par le professionnel de la santé comportant six caractéristiques du pied. Le total des six indices donne un résultat allant de -12, un pied très supinateur (creux) à +12, un pied très pronateur (plat). Il existe donc tout un continuum de pieds entre les deux respectant la distribution d’une courbe normale de Gauss [10, 11]. Ce système sert donc de point de référence pour qualifier les caractéristiques d’un pied et de le classer comme creux, normal ou plat. Par exemple, à +6 vous avez un pied qualifié de normal, mais lorsque vous tombez à +7 vous avez un pied considéré comme plat. Croyez-vous vraiment qu’une simple caractéristique de plus permettant l’ajout de 1 unité peut vraiment augmenter vos risques de vous blesser ? Ou plutôt, que la différence entre avoir un pied normal et un pied plat se joue sur une caractéristique de votre pied ? Que cette caractéristique vous sépare d’être normal ou d’avoir une pathologie (le pied plat). J’en doute fortement ! Ma pratique clinique ne penche pas non plus vers cette affirmation.

Par le fait même, plusieurs études rétrospectives et revues systématiques se sont penchées sur le lien entre le FPI-6, la cinématique du pied et les blessures musculo-squelettiques. En effet, comme mentionné par Levinger, et al. [12], la population asymptomatique ayant un pied qualifié de plat selon le FPI-6 démontre une plus grande éversion de l’arrière-pied et une plus grande abduction de l’avant-pied que la population ayant un pied dit normal. Cependant, comme je l’ai mentionné précédemment, il y a de fortes évidences que le FPI-6, la pronation et le pied plat seraient de faibles facteurs de risque de développer des blessures au niveau du membre inférieur [1-6]. J’ai donné en exemple le FPI-6 pour illustrer mon point, mais le même constat peut être fait quant à l’index de la hauteur de l’arche (height arch index) [13], les empreintes podographiques qui sont prises dans les magasins de sport, le ratio de la hauteur d’arche (arch height ratio [14]) ou le déplacement vertical ou horizontal du naviculaire (navicular drift and drop [15]). Tous des indices qui ont leur propre définition du moment où le pied devient plat. Cela augmente donc l’hétérogénéité des résultats quant à la définition du pied plat.

 

Maintenant que nous savons que nous ne savons pas ce qu’est un pied plat, parlons d’orthèse plantaire et de son impact sur celui-ci. L’étymologique du mot orthèse origine du préfixe ortho qui lui vient du latin orthos qui signifie : correct ; juste ; droit ; normal. Plantaire se réfère à tout ce qui est sous la plante du pied. La combinaison des mots orthèses et plantaires (orthèses plantaires) signifieraient donc de remettre le pied droit. Cela pourrait donc expliquer pourquoi nous sommes conditionnés à vouloir croire que l’orthèse plantaire ait son effet bénéfique par sa capacité à positionner le pied dans une position correcte, juste, droite, ou normale ? Cependant, l’accumulation des évidences scientifiques me porte à croire que la probabilité que l’orthèse plantaire ait son effet bénéfique par sa capacité à réaligner le membre inférieur (cinématique) se situe sous la barre des 1% [16]. En effet, plusieurs études démontrent que le pied est « corrigé » de 2 à 3° par l’orthèse plantaire et que parfois l’effet contraire peut être observé, c’est-à-dire que l’orthèse plantaire peut amener le pied à s’affaisser (valgus/éversion) [17]. En revanche, une hypothèse plus plausible est que les forces (cinétique) agissant sur le membre inférieur puissent être modifiées par l’orthèse plantaire. Par ailleurs, l’effet observé dans les études est beaucoup plus constant lorsque la cinétique est analysée. De plus, un effet cinématique peut être absent, mais un effet cinétique peut être observé. En effet, le pied peut rester dans une position identique, mais que les forces effectuées par les tissus ne soient pas identiques.  Par exemple, si vous placez votre pied sur un bloc avec votre cheville à 90° vous sentirez certaines tensions sur la face antérieure de votre cheville (pied de droite avec flèches vertes sur la figure 1). Dans le cas où vous déplacez votre talon dans le vide, la tension augmentera de manière graduelle sur votre tendon d’Achille au fur et à mesure que votre talon sera dans le vide. 

 

 

De la même manière, l’orthèse plantaire peut modifier la façon dont les tensions et les forces seront effectuées par les tissus mous à votre cheville, sans nécessairement en changer l’angulation ou le mouvement. En enlevant les tensions et les forces agissant sur un tissu blessé, celui-ci pourra guérir. L’orthèse plantaire agit potentiellement de la même manière que le repos, l'augmentation de la cadence de course ou la diminution de la vitesse de force d’impact, c’est-à-dire qu’elle diminue le stress mécanique sur le tissu blessé et lui permet de guérir. Ces principes n’ont donc aucun lien avec la forme du pied ou son degré de pronation. Elle se rapproche beaucoup plus du principe de la quantification du stress mécanique (QSM). En fait, il s’agit d’un outil de plus permettant de bien quantifier son stress mécanique. En fait, l’effet cinétique reste présentement la meilleure théorie permettant d’expliquer l’effet bénéfique des orthèses plantaires pour certaines pathologies. Les recherches futures nous permettront de confirmer ou d’infirmer ce mécanisme d’action potentiel. 

 

 

 

Sources

 

[1] R.O. Nielsen, I. Buist, E.T. Parner, E.A. Nohr, H. Sorensen, M. Lind, et al., Foot pronation is not associated with increased injury risk in novice runners wearing a neutral shoe: a 1-year prospective cohort study, Br J Sports Med 48(6) (2014) 440-7. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/23766439.

[2] G.J. Dowling, G.S. Murley, S.E. Munteanu, M.M. Smith, B.S. Neal, I.B. Griffiths, et al., Dynamic foot function as a risk factor for lower limb overuse injury: a systematic review, J Foot Ankle Res 7(1) (2014) 53. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/25598843.

[3] R.N. van Gent, D. Siem, M. van Middelkoop, A.G. van Os, S.M. Bierma-Zeinstra, B.W. Koes, Incidence and determinants of lower extremity running injuries in long distance runners: a systematic review, Br J Sports Med 41(8) (2007) 469-80; discussion 80. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/17473005.

[4] B. Nigg, A.-V. Behling, J. Hamill, Foot pronation, Footwear Science 11(3) (2019) 131-34. https://doi.org/10.1080/19424280.2019.1673489.

[5] B.S. Neal, I.B. Griffiths, G.J. Dowling, G.S. Murley, S.E. Munteanu, M.M. Franettovich Smith, et al., Foot posture as a risk factor for lower limb overuse injury: a systematic review and meta-analysis, J Foot Ankle Res 7(1) (2014) 55. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/25558288.

[6] S.H. Mousavi, J.M. Hijmans, R. Rajabi, R. Diercks, J. Zwerver, H. van der Worp, Kinematic risk factors for lower limb tendinopathy in distance runners: A systematic review and meta-analysis, Gait Posture 69 (2019) 13-24. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/30658311.

[7] H. Uden, R. Scharfbillig, R. Causby, The typically developing paediatric foot: how flat should it be? A systematic review, J Foot Ankle Res 10(1) (2017) 37. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/28814975.

[8] A.M. Horwood, N. Chockalingam, Defining excessive, over, or hyper-pronation: A quandary, Foot (Edinb) 31 (2017) 49-55. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/28549281.

[9] A.C. Redmond, J. Crosbie, R.A. Ouvrier, Development and validation of a novel rating system for scoring standing foot posture: the Foot Posture Index, Clin Biomech (Bristol, Avon) 21(1) (2006) 89-98. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/16182419.

[10] T. Rokkedal-Lausch, M. Lykke, M.S. Hansen, R.O. Nielsen, Normative values for the foot posture index between right and left foot: a descriptive study, Gait Posture 38(4) (2013) 843-6. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/23665064.

[11] A.C. Redmond, Y.Z. Crane, H.B. Menz, Normative values for the Foot Posture Index, J Foot Ankle Res 1(1) (2008) 6. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/18822155.

[12] P. Levinger, G.S. Murley, C.J. Barton, M.P. Cotchett, S.R. McSweeney, H.B. Menz, A comparison of foot kinematics in people with normal- and flat-arched feet using the Oxford Foot Model, Gait Posture 32(4) (2010) 519-23. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/20696579.

[13] R.J. Butler, H. Hillstrom, J. Song, C.J. Richards, I.S. Davis, Arch height index measurement system: establishment of reliability and normative values, J Am Podiatr Med Assoc 98(2) (2008) 102-6.

[14] T.G. McPoil, M.W. Cornwall, B. Vicenzino, D.S. Teyhen, J.M. Molloy, D.S. Christie, et al., Effect of using truncated versus total foot length to calculate the arch height ratio, Foot (Edinb) 18(4) (2008) 220-7.

[15] A. Vinicombe, A. Raspovic, H.B. Menz, Reliability of navicular displacement measurement as a clinical indicator of foot posture, J Am Podiatr Med Assoc 91(5) (2001) 262-8.

[16] K. Mills, P. Blanch, A.R. Chapman, T.G. McPoil, B. Vicenzino, Foot orthoses and gait: a systematic review and meta-analysis of literature pertaining to potential mechanisms, Br J Sports Med 44(14) (2010) 1035-46. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/19996330.

[17] G. Desmyttere, M. Hajizadeh, J. Bleau, M. Begon, Effect of foot orthosis design on lower limb joint kinematics and kinetics during walking in flexible pes planovalgus: A systematic review and meta-analysis, Clin Biomech (Bristol, Avon) 59 (2018) 117-29. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/30227277.

Dominic Chicoine, Podiatre